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Mémoire éternelle : Père Pierre Struve

(3 décembre 1968-3 décembre 2008)

PÈRE PIERRE STRUVE (1925-1968)

voir aussi

Éditorial de décembre 2008 du Père Boris

Historique de la Crypte

Le 3 décembre 1968, veille de la fête de l'Introduction au temple, le père Pierre Struve trouvait la mort dans un accident de voiture. Il faisait ce matin-là le tour des maisons de la Croix-Rouge russe dont il était le médecin. Il venait de quitter la maison du Perreux ; peu avant d'arriver à celle de Chelles, gêné par le brouillard, il percuta les barres de fer d'un camion qui manœuvrait en travers de la route et fut tué sur le coup.

Dr Pierre StruveLe Dr Pierre Struve Né le 24 janvier 1925 à Paris de parents émigrés russes, petit-fils de l'éminent homme politique et penseur Pierre Berngartovitch Struve, Pierre Struve a fait ses études secondaires au Lycée Janson de Sailly. À peine avait-il commencé ses études de médecine qu'il les interrompit pour s'engager comme volontaire, au moment de la libération de Paris, dans le 2e Bataillon de choc avec lequel il fit la campagne d'Alsace et d'Allemagne. Il participa à des combats meurtriers et fut décoré de la Croix de guerre. À son retour il s'engagea avec fougue dans les activités de l'Action Chrétienne des Étudiants Russes dont il fut pendant plus de dix ans le vice-président. D'une activité débordante, il fut à l'origine de la plupart des initiatives du Mouvement. Entre autres, la première idée d'une publication orthodoxe en langue française lui appartient, mais ses obligations familiales (il s'était marié en 1948) et médicales ne lui permirent pas de mener cette tâche à bien.
Membre du Comité de Rédaction du Messager Orthodoxe, il avait donné deux contributions fort remarquées : l'une sur Pasternak et son œuvre (1958-3), l'autre sur le problème délicat du Contrôle des naissances (1962-1). Pierre Struve reçut la prêtrise en 1964 ; à partir de cette date, ses activités deviennent si nombreuses et diverses que nous devons nous borner à les énumérer. Médecin ; prêtre attitré de la communauté française de la cathédrale SaintAlexandre Nevsky ; réalisateur de l'émission orthodoxe à la Télévision ; responsable à l'ACER du département « œcuménisme », codirecteur de la collection Églises en Dialogue aux Éditions Mame (sa propre contribution sur l'œcuménisme devait paraître sous peu) ; fondateur aux mêmes éditions d'une collection consacrée aux penseurs russes ; membre du Comité exécutif du Syndesmos, etc.,
Au dernier Congrès du Mouvement (novembre 1968) le Père Struve avait présenté une conférence remarquable sur la Crise de la foi dans le monde chrétien d'aujourd'hui.
Les obsèques du Père Pierre, après une veillée de plusieurs jours, eurent lieu le 7 décembre à la Cathédrale Saint Alexandre Nevsky en présence d'une foule énorme. Des prêtres orthodoxes de toutes nationalités et de toutes juridictions participèrent à l'office. L'inhumation a eu lieu au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois dans la sépulture du Père Basile Zenkovsky qui fut pendant de longues années le directeur spirituel de Pierre Struve. Le Messager orthodoxe publia alors quelques témoignages sur le Père Pierre, recueillis au lendemain des obsèques que nous reproduisons ici : ceux de l'archevêque Georges, son père spirituel, d'un ami de la première heure (Archimandrite Georges Khodr), d'un ancien catholique tout récemment reçu par le Père Pierre dans l'orthodoxie (A. Freund), et enfin celle d'un évêque catholique (Mgr Delarue).

Pierre Struve
HOMÉLIE DE L'ARCHEVÊQUE MGR GEORGES

en la Cathédrale Saint  Alexandre Nevsky le samedi, 7 décembre 1968.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Excellences,
Mes bien chers frères et sœurs en Christ.
Écoutons encore une fois ensemble ces paroles que nous a laissées le Seigneur
« Soyez sur vos gardes, veilliez, car vous ne savez pas quand ce sera le moment. Il en sera comme d'un homme parti en voyage : il a quitté sa maison, tout remis aux soins de ses serviteurs, assigné à chacun sa tâche et au portier il a recommandé de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison viendra, le soir, à minuit, au chant du coq ou le matin, de peur que, venant à l'improviste, il ne vous trouve endormis. Et ce que je vous dis à vous, je le dis à tous veillez »  (Marc 13,33-37).

Pierre Struve crypteLe P. Pierre Struve à la Crypte Le Père Pierre dont toute la vie était vouée au Seigneur, a vu venir à lui le Maître qui lui a dit qu'il fallait quitter ce monde… Tous ici, nous savons que cet appel du Seigneur n'a pas pu surprendre son âme, il était prêt… Prêt comme l'épi mûr qu'il suffisait de cueillir. Et le Seigneur, comme un Maître qui prend son bien a pris cette belle âme pour l'ajouter à la beauté de son Paradis.
Injustice ? Ô que non  ! Et il suffit d'avoir entendu l'épouse du Père Pierre, pour comprendre que le lien qui existait entre ce prêtre et son Seigneur était un lien authentique et réel, et elle, sa veuve, restée seule avec ses enfants, a tout compris immédiatement. Elle a compris ce qu'il avait eu de merveilleux dans le dialogue constant de ce prêtre avec son Dieu… Immédiatement, elle a compris que ce départ de la terre était pour son mari une promotion ; et pour un prêtre, quelle promotion : célébrer l'unique Liturgie Céleste.
Et c'est tellement vrai, que le Seigneur est venu chercher le Père Pierre après sa dernière liturgie sur terre.
Mais aussi, n'est-ce pas là un avertissement que Notre Seigneur a voulu nous donner à nous tous, dans sa grande miséricorde. Ne nous dit-il pas « Voyez, j'ai pris à l'improviste le plus digne d'entre vous Celui-là, je l'ai récompensé… Mais vous, soyez comme lui attentifs et veillez. N'oubliez jamais que je vous demanderai de quitter ce monde qui n'est pas votre monde pour venir habiter le Royaume que je vous ai promis, à condition que vous en soyez dignes. »
Et c'est aussi le dernier message que veut nous laisser le Père Pierre « Renoncez à tout… À l'égoïsme, donnez-vous aux autres et demeurez en éveil Et surtout aimez-vous les uns les autres pour l'amour du Seigneur. »
Le Père Pierre nous a tous enseignés dans cette paroisse de la Sainte Trinité - Saint Alexandre Nevsky, d'abord par sa vie, avec simplicité, avec abnégation et surtout, avec beaucoup de courage. Sa vie, il l'avait entièrement offert au Seigneur et pour le Seigneur, il ne redoutait rien de ce qui aurait pu lui arriver à lui-même.
Le Père Pierre était un homme d'une foi de fer, d'un fer rougi par l'amour du Christ. Une vie tout entière vouée au service de notre Seigneur.
Il est très difficile de retracer la vie de ce prêtre ; une vie qui fut brève, selon le calcul des hommes, mais tellement remplie d'actes… d'actes de foi, d'espérance en la miséricorde divine et d'amour. Le Père Pierre avait fait de son existence un don total et sans retour à son Dieu et aux hommes. Ardent chrétien, médecin, père de famille, il était devenu prêtre, un prêtre parfaitement préparé puisque, vous le savez, il avait été longuement dirigé vers cette voie par notre aimé et vénéré Mgr Cassien, qui lui vouait un si paternel attachement.
Le Père Pierre était très profondément attaché à la culture et à la tradition russes c'est alors que lui arriva sa première épreuve sacerdotale. On a eu besoin d'un prêtre pour animer, au sein de cette Paroisse, une Communauté de langue française. Sans hésiter, c'est par un « oui » que le Père Pierre a répondu et pourtant nous savions tous combien, au fond de son cœur, il lui en a coûté de quitter son cher Institut St. Serge, le Foyer spirituel où il avait reçu la grâce de la Prêtrise, et qu'il aimait tant.
Le Père Pierre avait un culte particulier pour l'obéissance. S'il y avait un travail à exécuter pour le Service du Seigneur, il l'exécutait, sans jamais tenir compte de sa personne, de sa fatigue ou de ses obligations professionnelles et souvent même familiales. Le Seigneur passait le Premier, parce qu'à Lui revenait de passer le Premier. Et c'est avec toute sa famille que le Père Pierre partageait cette conviction.
À cette œuvre d'une Orthodoxie en langue française, le Père Pierre se donna tout entier, avec toute l'ardeur de sa foi, avec tout sa générosité. Et c'est avec toute sa sensibilité, toute sa charité, qu'il sut découvrir le moyen de lier l'Occident à l'Orient orthodoxe, sans jamais annexer, en sachant toujours préserver sa Communauté de l'écueil qu'est le folklore. Et d'ailleurs, c'est toujours avec une affection filiale qu'il venait me consulter pour tout ce qui concerne l'adaptation de nos traditions slaves à sa paroisse qui réunissait des orthodoxes de toutes les origines et de diverses traditions Grecs, Russes, Bulgares, Roumains, Serbes, Macédoniens et des Français
d'origine française - en tous il tenait éveillé l'amour pour notre Christ Sauveur ; certains, grâce à lui, avait découvert ou redécouvert le Christ. Je dois souligner aussi le souci qu'avait le Père Pierre de présenter un visage de l'Orthodoxie accessible à l'esprit de ses fils spirituels occidentaux.
Je suivais toujours avec beaucoup d'intérêt son activité pastorale. Lorsqu'il proposait certaines adaptations, elles étaient toujours compatibles avec la norme de l'Eglise, car le Père Pierre était profondément attaché à la tradition de l'Eglise Orthodoxe russe. Je me souviens, lorsque certains problèmes se posaient, il venait me voir, et avec un si bon sourire il me disait : « Vladika, il me semble que nous pourrions faire ainsi… » Et c'était vrai, il fallait le faire, car c'était pour le mieux.
Mais aussi, avec quelle joie nous suivions le développement de la vie spirituelle de sa paroisse ; pour comprendre combien cette vie spirituelle était profonde et vibrante, il suffit de descendre un dimanche matin à la Crypte.
Lorsque j'ai eu besoin d'un prêtre pour donner l'élan du départ à la Communauté francophone de Bruxelles, c'est encore vers le Père Pierre que je me suis tourné, et je doit dire que là aussi, le grain qu'il est allé semer, à produit une belle moisson. Le Père Hugues-Marc, qui est parmi nous aujourd'hui, peut témoigner de cette autre réussite au service du Seigneur accomplie par 1e Père Pierre.
Mais, comme je l'ai dit, il est impossible de retracer brièvement la vie de ce prêtre. Sur le plan œcuménique, il n'est pas nécessaire de dire ce que représentait le Père Pierre. Je me permettrai de vous citer quelques mots d'une lettre que j'ai reçue de Mgr Gouyon, Archevêque de Rennes :
« Je suis atterré de cette nouvelle, le Père Pierre Struve m'inspirait la plus vive sympathie, je savais son ministère dans la crypte de la rue Daru et j'imaginais sans peine les fruits spirituels qu'il devait produire. Je vous adresse mes bien vives condoléances et je vous demande de bien vouloir les transmettre à vos collaborateurs et à la famille du Père. De tout cœur, j'unirai ma prière à la vôtre pour ce bon serviteur de l'Eglise, notre frère dans le sacerdoce. »
Également, un télégramme, arrivé hier soir de Genève et signé Eugène Carson Blake, Secrétaire Général du Conseil Œcuménique des Églises : « Bouleversés par mort Père Pierre et perte tragique qu'elle représente pour votre Eglise et toutes les Églises, Vous envoyons au nom du Conseil Œcuménique profonde sympathie. En prière avec vous. Eugène Carson Blake. »
Et puis, il y avait la télévision, et puis tout ce travail important auprès de la jeunesse orthodoxe, à laquelle il avait ouvert sa maison.
Il faudrait rappeler Rome, Uppsala, le Liban, la Terre
Sainte, tous les lieux où le Père Pierre a travaillé à la gloire de la Sainte Eglise, où il a établi des liens solides d'amitiés, fondés dans le Christ. Pour le Père Pierre, l'amitié n'était pas une formule, c'était le lien qui passait par le Christ, c'était un don total de lui-même pour l'autre, son ami. Et ce don, le Père Pierre l'utilisa partout, au service du Christ, avec une modestie et une simplicité vraiment évangéliques ; c'était sa force.
Parce que le Christ lui avait dit un jour « Renonce-toi toi-même et suis-Moi ».
Et il est allé à la suite du Sauveur, sans réserve et il semblait naturel à ceux qui le rencontraient de se mettre à sa suite, et de marcher ensemble, vers le Seigneur, De tout cela, la jeune paroisse Française en témoigne et je lui ai dit l'autre soir de continuer à marcher sur cette voie tracée par le Père Pierre. Cette Communauté sera pour nous tous le plus beau monument érigé à sa mémoire ; elle doit progresser chaque jour davantage, en union d'effort avec le Père Pierre, qui par ses prières, va continuer de participer aux activités de ses enfants spirituels.
Nous sommes sûrs qu'en ce moment, le Père Pierre, pensant à ses enfants de la crypte, doit prononcer ces mots du Christ « Garde en Ton cœur ceux que Tu m'as donnés ».
À vous tous, mes très chers frères et sœurs en Christ, de vous montrer dignes de votre père spirituel et de continuer le chemin tracé par celui que vous accompagnez aujourd'hui à son lieu de repos.
Je veux vous remercier aussi, tous, de tout cœur, de tant de sympathie de tant d'affection manifestées dans notre si dure épreuve.
Et j'imagine notre cher Père Pierre, étonné de tant de monde, disant avec modestie au Seigneur
« Seigneur, Tu m'as confié cinq talents ; voici cinq autres talents que j'ai gagnés. »
Et la Voix du Seigneur lui répondant :
« C'est bien, serviteur bon et fidèle Entre dans la joie de Ton Seigneur. »
Amen.

Pierre Struve témoignage  en 1968 d'un nouvel orthodoxe


Si nous l'avons connu pendant peu de temps, nos rapports se sont situés d'emblée au plus profond et au plus élevé nous pleurons l'ami et le père. Son brusque départ est l'ultime leçon qu'il laisse être vigilant, avoir le sens des urgences, avoir le souci, l'inquiétude du Royaume de Dieu « qui vient au moment où vous ne vous y attendez pas ».
En pensant à lui, des images confuses surgissent, deux s'en détachent : assis derrière son bureau, écoutant, réfléchissant, discutant de tout (quelle extraordinaire curiosité d'esprit  !); surtout, à la crypte, prêchant, ou plutôt méditant à haute voix, les yeux mi-clos, comme tournés vers l'intérieur, nous livrant un peu le Dieu secret qu'il semblait ne jamais quitter du regard (comme il n'y a pas longtemps, à Bièvres, où, tout en écoutant les réflexions, il baisait de temps à autre sa croix sacerdotale, discrètement). Malicieux et grave, réfléchi et spontané, passionné de l'unique nécessaire et s'intéressant à tout, il était d'abord et surtout l'homme à la générosité débordante (combien de fois, en le voyant, j'ai pensé à ces médecins anargyres dont l'Eglise garde la mémoire), reflet de l'amour que Dieu porte aux hommes.
Est-ce un rapprochement indû, les circonstances de sa mort font penser au char qui ravit Élie et le fit basculer dans l'éternité, laissant là les « fils de prophètes » dont parle la Bible. Vraiment il faisait partie de ces hommes de Dieu qui font comme une chaîne à travers le temps (et si le monde est sauvé, c'est peut-être en partie grâce à leur présence) sujets à controverse quelquefois, ils sont les défenseurs de la transcendance divine et agissent en tout « comme s'ils voyaient l'invisible ». Que Dieu nous donne une part de l'esprit qui anima le Père Pierre et que, nous souvenant de lui, nous témoignions à notre façon et pour notre part de l'amour de Dieu, plus fort que la mort.

A. FREUND

Pierre Struve Hommage en 1968 d'un évêque catholique 

C'est avec émotion que nous avons appris l'accident qui a coûté la vie au Père Pierre Struve, prêtre orthodoxe de la communauté de la rue Daru.
Quelques jours auparavant, il participait activement à la rencontre entre évêques orthodoxes et catholiques comme expert.
Artisan inlassable du dialogue œcuménique, il y apportait, au milieu d'une vie étonnamment active, la présence chaleureuse d'un contemplatif passionné de Dieu.
Ami fidèle et délicat, il y a quelques jours encore, il me remettait un magnifique disque de chants liturgiques russes
« Je sais que vous aimez la musique religieuse », me disait-il.
À son Eglise, à sa famille si éprouvées, nous disons notre profonde et religieuse sympathie, nous les assurons de notre prière.
Jacques DELARUE, évêque de Nanterre
(Semaine religieuse de Paris, 7-12-1968)

Pierre Struve Georges Khodr en 1968

Un « Modèle » vient de mourir. Loin de son pays d'origine, en exil sur cette terre car son esprit et sa bouche ne connurent pas la tromperie. Il mourut dans la quarantaine et n'eût point à éprouver la détérioration de l'âge. Il connut la déception, mais la dépassait toujours vers une étonnante lumière. Le mensonge le faisait beaucoup souffrir : il était secoué et blessé si les voies des hommes n'étaient pas droites. Le sourire effaçait sa colère passagère.
La transparence apparaissait sur son visage comme une exceptionnelle simplicité et un amour pour ses adversaires que nous confondions avec la naïveté. Dépourvu d'orgueil, il compatissait dans l'humilité jusqu'à l'union totale avec les autres.
L'affection l'accompagna tout au long de sa vie. Nous ne le connûmes jamais chez lui sans effervescence. Il fut l'homme de la tendresse, de la beauté. Les musiciens de toutes les époques, illustres ou méconnus, lui étaient également familiers. Son amour pour la musique fut peut-être un des aspects de son extase vers le Royaume d'en haut. Mais, comme tous les fils de la Russie, la forme n'épuisait jamais son attachement au beau. Le sens, le sens clos des choses, la relation à l'eschaton que ce soit rêve marxiste ou regard vers le Christ qui vient, sont le souci du Russe. Il y a toujours chez lui quelque chose qui rompt ce que nous appelons « équilibre ».
Avec tout cela, notre ami fut un médecin qui avait une éducation sensorielle, le goût du concert, des choses de ce siècle. Son mysticisme n'était fondé ni sur l'échec ni la magie. C'est cette mystique qui l'amena à soigner les malades de telle manière que ses forces en furent épuisées. Il fut pour eux un père, un apôtre avant de recevoir le sacerdoce il y a quatre ans.
Le sacerdoce n'était qu'un prolongement. Avant cela, dans la vie laïque, la prière fut chez lui un engagement de l'être, une force qui dévorait les os, un corps penché vers la terre, deux yeux clairs cloués sur la grâce surabondante.
Pierre Struve gagnait sa vie comme médecin. Il mourut le 3 décembre à Paris, dans un accident de voiture en allant visiter des malades. Il laisse une épouse et quatre enfants. Il meurt pauvre. Le père Pierre était au milieu d'un grand mouvement qui non seulement embrassait la jeunesse orthodoxe mondiale mais au milieu d'un grand courant chrétien à Paris et en Europe, ouverture totale sur les religions non chrétiennes et toute aventure spirituelle. Dans les deux dernières années de sa vie il lisait al Hallaj. L'été dernier il entreprit la lecture de Sohrawardi. Le Liban fut aussi pour lui un autre amour. Un certain nombre d'entre nous vécurent dans sa maison dans une hospitalité légendaire qui nous éduqua, nous Orientaux. Sa générosité et celle de son épouse firent de sa maison une « petite Eglise » – lumière et réconfort.
Pierre Struve se repose maintenant de toute angoisse, de tout le tragique qu'il éprouva. Il désira être une Eucharistie pour son Seigneur. Il le devint et cela lui suffit.
Archimandrite Georges Khodr
L'Issanu-l-hal, dimanche 8 décembre 1968
Texte publié par Le Messager orthodoxe

Pierre Struve Septième lettre d’exil de Mgr Khodr

Devenir une offrande agréable à Dieu

«Voilà que je suis depuis bien longtemps loin de mon pays. Je me sens devenir étranger à ses problèmes quotidiens.
« Le pays où j'habite est plat. Les forêts s'y suivent sans se ressembler. La nature n'est jamais la même ; elle change d'un pays à l'autre. Aucun fleuve ne peut remplacer le Nil. Les chênes européens n'ont rien à voir avec les palmiers qui peuplent, çà et là, le grand désert de notre Orient, ces palmiers qui nous accompagnent depuis Isaïe et sous lesquels Marie s'est assise" dans l'attente de la rencontre", comme nous le rappelle le Coran.             .
«L'unique oasis de mon désert européen est composée de quelques émigrés. Des personnes venues d'autres horizons qui trouvent, elles aussi, refuge dans ce monastère qui nous appelle à la pénitence et nous ancre dans notre tradition commune.

Pierre Struve(Sur cette photo (Boissey, 1946)  on peut reconnaître de gauche à droite :
Léon Zander, XXX, Georges Khodr, père Ambroise Fontrier, Pierre Struve,  Boris Bobrinskoy,
Allia Liamine, Albert Laham.) Tout émigré vit, sans conteste, dans une contrainte. « Ceux-là ont quitté leur pays par opposition au pouvoir qui y règne, par refus de l'idéologie qui le sous-tend. Ils ont vu leur sainte Russie détruite, en un instant, et ses valeurs piétinées. Juste avant la révolution, une période de renouveau avait commencé en Russie, au sein d'un" petit reste". Mais la révolution a tout emporté sur son chemin ; elle a jeté les esprits les meilleurs et les plus féconds sur les routes du monde. Ils y ont vécu sans terre, dans l'Église, faisant fructifier un patrimoine que le dénuement, la pauvreté et les difficultés de l'émigration rendaient encore plus fertile. Sans rien perdre de leur lustre, ils ont continué de se nourrir du meilleur de la poésie de leur pays d'origine, du roman russe qui est le plus percutant de l'histoire humaine. Le peuple russe est un peuple vibrant, passionné, contemplatif, curieux, toujours ouvert à de nouvelles aspirations. Il se considère comme un peuple « christophore ». L'infortune qui l'a assailli n'a fait que renforcer son espérance. Son espoir est aussi grand que ses steppes. Il n'a pas la hantise du temps, comme les peuples d'Occident. Sa vie liturgique l’a sauvé de l'emprise du temps.
« Notre foi commune m'a rapproché de ces réfugiés. Bien que mes racines antiochiennes soient autrement plus anciennes que les leurs, et que notre terre - foulée par les pieds du Maître - ne puisse être comparée à aucune autre, le martyre de leur peuple les a rendus capables de porter un témoignage encore plus percutant. Il les a placés au cœur de l'histoire et appelés à un renouveau spirituel et culturel. Notre rencontre a donc été fraternelle, pleine de la chaleur dont nous manquions tous dans cet Occident glacial.
« Souvent nous nous sommes demandé si cette chaleur n'était pas simplement le résultat de notre isolement réciproque et de nos complexes de réfugiés. Avons-nous, en effet, vraiment un rôle à jouer en dehors de notre pays d'origine ? Ne trouvant pas de réponse satisfaisante à cette douloureuse question, certains de mes amis ont choisi de retourner dans leur patrie. Ils étaient convaincus qu'il y avait un mystère inhérent à la terre natale et que tout véritable témoignage devait y être rendu, au risque de tomber dans le romantisme, l'exotisme ou la facilité.
« En fait, tout exilé qui reste attaché aux formes du passé s'exile aussi de l'histoire. L'esprit lui-même devient l'une de ces formes quand celui qui transmet le passé n'a pas de vie en lui. La parole n'évite l'écueil des formes anciennes que dans la mesure où elle s'imprègne du milieu nouveau qui ne l'a pas vu naître. Le jour où les Arabes rentreront dans l'histoire, leur goût pour la magie du verbe diminuera certainement.
«L'Église se complaît souvent dans le statut d'émigré. Elle ne peut cependant jamais être réduite à une boîte à souvenirs ; elle reste, malgré tout, un lieu de miséricorde. Mais si elle se cantonne dans ce statut, elle aura peu de prise sur l'histoire, quels que soient les envoûtants fragments d'éternité qu'elle ne cesse de véhiculer. Ayant pris conscience de cette réalité, la nouvelle génération de l'émigration russe a décidé de prendre le temps à bras-le-corps et d'occuper tout l'espace qui lui était imparti. Elle s'est donc mise à parler la langue du pays d'accueil et à l'utiliser dans ses prières. Cela a soulevé d'innombrables interrogations. Est-il possible de frayer ainsi avec son nouveau milieu sans abandonner ses propres traditions ? Ou encore, est-il possible de préserver son identité sans un certain degré de conservatisme ?
« Ces questions font l'objet d'un débat continuel dans la paroisse que je fréquente. Ma contribution se limite à rappeler l'expérience des chrétiens arabes qui, tout en préservant leur identité de foi, ont longtemps maintenu une présence active, sur les plans culturel et spirituel, au sein du monde islamique.
« On a toujours besoin d'une personne prête à incarner ses rêves. Cette personne, la paroisse l'avait trouvée en son sein, en un jeune homme tellement éveillé spirituellement qu'il suscitait en permanence une atmosphère de recueillement autour de lui. Rien dans sa profession ne le prédestinait au travail pastoral auquel on le convia. Il alliait pourtant avec harmonie la médecine et la théologie. À la question de savoir d'où il tenait son expérience théologique, il répondait : "du Saint Calice", auquel il communiait à chaque liturgie. Durant la prière, debout ou prosterné, on sentait qu'il vivait dans la présence divine. Fin lettré, très cultivé, il était de ceux, ô combien rares, qui peuvent dominer leurs connaissances sans se laisser asservir par elles. Il trouvait dans la foi - avec la même acuité - l'amour et la clarté qu'il décelait dans toute beauté.
« Ses yeux bleus habités d'un sourire timide, son visage dont la gravité cachait mal la beauté, lui donnaient un air d'enfance qui suscitait le respect de son entourage. Étranger à tout puritanisme, il appréciait le bon vin et aimait le faire découvrir à ses amis. "Il mangeait et buvait avec eux". Il veillait à agrémenter, sans aucun gaspillage, l'environnement familial. Son foyer était un refuge pour les sans-abri en quête de nourriture ou de toit, pour les désespérés cherchant conseil et réconfort, pour les étudiants qui engageaient avec lui d'interminables discussions, souvent véhémentes. Les problèmes métaphysiques étaient toujours à l'ordre du jour. Arrivé chez lui, séduit d'emblée par la chaleur de l'accueil, le visiteur se mêlait sans façon à ses proches. Il écoutait un peu de musique ou prenait part à une conversation. Il était toujours le centre d'une grande attention. Il participait en toute simplicité au repas frugal partagé par les personnes présentes. Comme lors de la multiplication des cinq pains, tout le monde était rassasié, ou du moins pensait l'être, l'affection compensant la faim. Souvent, se plaisant dans cette compagnie, le visiteur restait jusqu'à une heure tardive.
«Les membres de la paroisse auxquels sa maison était largement ouverte, s'étaient donc habitués à la fréquentation de cet homme, bien avant que Dieu ne l'ait appelé à le servir. Il se prépara longtemps à une telle consécration, bien décidé cependant à ne pas abandonner son métier. Il trouvait que la médecine se mariait harmonieusement avec les exigences de la mission chrétienne, mission qu'elle pouvait à la fois préparer et prolonger. Il se consacra avec une égale énergie aux deux facettes de son engagement. Il alternait le traitement des corps avec celui de l'existence tout entière. Par le rappel de la parole vivifiante de Dieu à ses patients qui avaient la foi. Mais aussi par son affabilité, sa gentillesse et la chaleur de son accueil, qui faisaient découvrir à ceux qui désiraient recouvrer la santé que les médicaments n'étaient pas le seul remède possible.
« Ce prêtre, qui était devenu mon ami, unissait en lui l'amour du patrimoine de l'Occident et l'attachement à tout ce qu'il y a de beau dans la tradition de son Église. Il se sentait concerné par les problèmes de son pays d'accueil. Ses horizons s'étaient donc élargis, le libérant des complexes habituels des réfugiés.
«Sa profonde conscience de ses propres racines ne l'empêchait pas d'être entièrement présent et disponible à ce qui l'entourait. Il ne se laissait pas enfermer dans les souvenirs, ni obnubiler par les excès morbides de la pensée et de l'art contemporains. Il était viscéralement opposé à toutes les formes de servitude. Sans tomber dans l'esprit réactionnaire, il refusait toutes les révolutions et récusait les idéologies qui les sous-tendent. Il n'hésita pas, un jour, à encourager ses ouailles du haut de la chaire à soutenir tous ceux qui, çà et là dans le monde, étaient les victimes du colonialisme.
«Tout cela n'était pas sans risque dans un milieu composé essentiellement d'émigrés. Son engagement au côté des opprimés suscita longtemps beaucoup de rancœur. Mais comme il avait le don de se faire comprendre à la fois des gens simples et de l'élite intellectuelle, il regroupa bientôt autour de lui une communauté chaleureuse, gagnée à ses vues, dont il appelait chaque membre par son prénom. Cette communauté se caractérisait par sa prière fervente, par sa quête de connaissance et sa profonde humilité.
«Son exercice de la paternité spirituelle prenait souvent des allures fraternelles.
« Ne pas faire sentir aux autres ses prérogatives accentue l'autorité. De même, ne pas prendre le pouvoir au sérieux est une ascèse qui immunise contre ses attraits et rend plus digne celui qui la pratique. La seule gloire qui compte est celle qui vient de l'intérieur. Elle se reflète sur le visage et transparaît dans les actes. Elle s'impose à l'entourage qui n'a plus besoin alors de signes extérieurs. Le chemin vers Dieu s'ouvre ainsi non pas à travers un visage humain, mais par les rayons qui en jaillissent et qui invitent à la rencontre.
«Cette présence intérieure s'accompagnait, chez ce prêtre, d'une sensibilité à fleur de peau.
« Je n'ignorais pas sa grande sensibilité, qui cachait un immense trésor dans un vase d'argile. Ne pouvant rien refuser à personne, il mettait ce trésor à la disposition des autres, les laissant dévorer à satiété son temps, sa santé, son intelligence et son cœur.
« Ce ne sont pas eux, pourtant, qui ont écourté sa vie.
« Il nous a quittés soudainement, sans préavis, sans autre forme de procès.
« Nous n'avons même pas pu revoir son visage. Il s'était, depuis longtemps, mis en route vers le Père. C'est lui qui nous l'a pris. Nous ne le méritions pas. La souffrance causée par son absence nous habita jusqu'au jour où nous nous rendîmes à l'évidence que Dieu rappelle à lui ceux qu'il aime.
«Nombreux sont ceux qui, comme lui, ayant brisé les murs de leur ghetto d'exilés, se sont immergés dans la diaspora. Ils ont appris la langue de leur pays d'accueil ; ils ont réussi, par leurs efforts, à faire tomber les barricades qu'un relent de racisme avait élevées autour d'eux.
« Certains, comme mon ami prêtre, ont été fauchés en cours de route. Ils ont eu pourtant le temps de m'apprendre que l'apôtre doit sortir des limites de sa propre histoire, de son corps et de son esprit, mais sans pour autant abandonner son tissu humain ; celui-ci est appelé à devenir de plus en plus transparent, comme si la divinité elle-même s'incrustait en lui, comme s'il murmurait déjà la Résurrection...
Extrait du livre « Et si je disais les chemins de l’enfance »  de Georges Khodr (Cerf, 1997, 208 pages, 20 €)

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