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Olivier Clément s'est endormi il y a trois jours. D'autres parleront mieux de la profondeur de son travail théologique et du talentueux écrivain qu'il fut.
D'autres qui le connaissaient de près parleront mieux de l'homme et de l'ami qu'il fut pour eux.
D'autres qui furent plus en dialogue avec lui sauront trouver les mots pour décrire son inlassable énergie et sa foi profonde et brûlante dans l'Église toujours en devenir.
Je voudrais ici simplement attirer le regard sur un aspect de cette personnalité si riche. Pour avoir eu la chance d'entendre plusieurs fois ses conférences, pour avoir lu avec ravissement beaucoup de ses textes, je me suis rendu compte qu'il avait sans mesure une qualité assez rare chez ceux qui font profession d'être intellectuels. Il était un passeur, un vrai, qui ne cherchait jamais à remplacer par des effets de manches la volonté d'accompagner celui qui le suivait dans les dédales de sa spiritualité à la fois complexe et limpide. S'il parlait bien (et Dieu sait qu'il avait le talent de la parole), c'était toujours avec l'unique volonté d'être compris, de ne pas être un sujet d'exégèse. Il n'avait que faire d'une sophistication artificielle dans laquelle se drapent parfois certains comme si l'habit faisait le moine. Olivier Clément fut un professeur, dans le sens le plus noble et le plus humble de ce terme - et beaucoup d'entre nous lui devons d'avoir pu être quelquefois en éveil lors d'instants de grâce. Il aura vécu avec une belle intensité ce qu'il enseignait - sans en cacher les embûches, les erreurs, les déconvenues. Il me semble que tout enseignant, quelle que soit sa discipline, peut méditer cet exemple de probité intellectuelle. Le monde a soif de passeurs…
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19 janvier 2009
Les écrits restent. Les privilégiés peuvent témoigner de tant de souvenirs précieux et fugaces, les couler à leur tour par la magie de l'encre, ou même désormais de l'enregistrement numérique. La connaissance d'un homme dans sa richesse passe par de tels relais heureux.
Mais on peut aussi éprouver une autre forme d'admiration, de reconnaissance et même d'amour. Elle s'adresse à l'œuvre, à l'écrit.
Cet homme, en effet, je ne l'ai pas connu, tout juste croisé les dernières années dans la pieuse promiscuité d'une paroisse. Mais sa figure revêtait aux yeux de beaucoup d'entre nous, orthodoxes français, une importance considérable.
Je voudrais juste invoquer ce qui m'aura le plus guidé dans mon chemin de foi : son recueil "Sources", apparu en 1982 aux éditions Stock . Il s'adresse à tous les chrétiens et témoigne, aussi, d'une richesse propre de l'orthodoxie, son recours aux Pères de l'Église.
À l'époque il fallait vraiment beaucoup de culture et même de courage pour oser dire que leur pensée, leur prière, leur vision, jamais taries, formeront toujours la Tradition vivante de l'Église, indissociable de la Révélation. Ce volume entra dans ma vie et ma bibliothèque, alors bien petitement spirituelles, comme par effraction, comme une avant-garde, comme un mystère… Enfin le christianisme indivis apparaissait sous son vrai visage, bien différent des caricatures dessinées et reproduites par ses ennemis.
Nul mieux qu'Olivier Clément ne peut en parler. Il le présente en quelques lignes qui se veulent "avertissement" :
Ce livre n'est pas de vulgarisation mais de divulgation. Pour la plupart, aujourd'hui, le christianisme est un inconnu, et cet inconnu n'a même pas l'attrait de l'insolite car on n'en finit pas de ressasser ses déformations et ses caricatures. À la demande de beaucoup, j'ai donc tenté de donner la parole aux plus grands témoins de l'Église indivise, à cette Tradition commune à toutes les confessions chrétiennes et qui, seule, leur permet un «œcuménisme dans le temps», la remémoration d'une expérience proprement originelle.
La Tradition n'est pas la lettre que répètent certains et que d'autres méprisent, ou que les érudits dissèquent utilement. C'est l'expression de l'Esprit juvenescens, «de jouvence» pourrait-on dire avec Irénée de Lyon (…).
Merci à Olivier Clément de nous avoir donné accès à ces Pères, nos pères.
Jean Malliarakis
Dans la pénombre grandissante de la chambre envahie par le crépuscule, le visage d’Olivier semble éclairé de l’intérieur. À gestes lents, qui mesurent leur effort, il déplace un crayon, porte un verre à sa bouche, marque son assentiment d’un hochement de tête imperceptible. Le bas de son corps emmailloté par l’épaisseur des couvertures, il est tout entier présent dans son regard, tout entier attentif, dans une écoute si intense qu’on la croirait palpable. Olivier écoute, il concentre ses forces, ses sourcils épais se plissent, jusqu’à ce que l’interlocuteur laisse le silence envahir l’espace. Sa parole mesurée n’en semble alors que plus réfléchie. Des mots choisis, pensés, pesés à l’aune de l’effort qu’ils nécessitent, qui touchent directement au cœur.
Par la fenêtre de la chambre s’est retiré le dernier feu du crépuscule. La main discrète de Monique vient tourner le commutateur et c’est la nuit, rythmée par le scintillement intermittent de la tour Eiffel à l’horizon. Mais la vraie lumière est ailleurs. Où Olivier allume-t-il cette étincelle au fond de sa pupille ?
On se retourne pour voir ce qui occupe son regard, durant toutes ces heures uniformes de réclusion entre les quatre murs de la chambre. Sur la bibliothèque chargée de livres qui lui fait face, une aquarelle de Jérusalem, la photo de ses petits-enfants, une icône de la Vierge. Serait-ce dans tous ces épais ouvrages qu’Olivier a puisé sa sagesse, éprouvée au creuset de la maladie ? On sent la réponse toujours ailleurs, tout comme la lumière sur l’icône dont on ne peut déterminer la source. Cette lumière nous échappe, cette patience endurante nous dépasse. On est comme aux portes d’un mystère dont on pressent confusément la grandeur. On est face à une présence si intense que l’on est bien en peine de pouvoir la soutenir, tant affleure, en elle, à travers elle, par chaque carré de peau, l’autre Présence, celle du Tout-autre.
Sur son lit articulé, Olivier est un visage de lumière qui nous ouvre à la vraie réalité, cette plénitude qui crève le plus souvent nos pauvres yeux d’aveugles sans que nous y prêtions attention et qui parfois, heureusement, éclate dans l’évidence d’un visage transfiguré. Chantre de la beauté des visages, Olivier ne s’est pas contenté de mots. C’est avec sa personne toute entière qu’il témoigne, sous le boisseau de son état grabataire, de la vraie Lumière. Et l’on imagine son regard – une fois parti le visiteur venu échanger les actualités ecclésiales – se porter sur le visage de la Vierge face à lui et poursuivre la conversation silencieuse qui occupe en permanence son cœur.
On a beaucoup dit d’Olivier qu’il était l’un de ces grands passeurs de notre temps : relais de la Tradition apostolique, pont entre les Églises d’Orient et d’Occident, point de contact entre le christianisme et le monde contemporain… Il est surtout à l’image de l’unique Passeur, qui nous conduit de la mort à la vie, de la terre au ciel. Par cette autre lumière qui émane, à l’instar de l’icône, de son visage posé sur l’oreiller, Olivier nous invite à contempler les réalités célestes pour devenir nous aussi des passeurs de lumière.
Dans la pénombre grandissante de la chambre envahie par le crépuscule, le visage d’Olivier semble éclairé de l’intérieur. À gestes lents, qui mesurent leur effort, il déplace un crayon, porte un verre à sa bouche, marque son assentiment d’un hochement de tête imperceptible. Le bas de son corps emmailloté par l’épaisseur des couvertures, il est tout entier présent dans son regard, tout entier attentif, dans une écoute si intense qu’on la croirait palpable. Olivier écoute, il concentre ses forces, ses sourcils épais se plissent, jusqu’à ce que l’interlocuteur laisse le silence envahir l’espace. Sa parole mesurée n’en semble alors que plus réfléchie. Des mots choisis, pensés, pesés à l’aune de l’effort qu’ils nécessitent, qui touchent directement au cœur.
Par la fenêtre de la chambre s’est retiré le dernier feu du crépuscule. La main discrète de Monique vient tourner le commutateur et c’est la nuit, rythmée par le scintillement intermittent de la tour Eiffel à l’horizon. Mais la vraie lumière est ailleurs. Où Olivier allume-t-il cette étincelle au fond de sa pupille ?
On se retourne pour voir ce qui occupe son regard, durant toutes ces heures uniformes de réclusion entre les quatre murs de la chambre. Sur la bibliothèque chargée de livres qui lui fait face, une aquarelle de Jérusalem, la photo de ses petits-enfants, une icône de la Vierge. Serait-ce dans tous ces épais ouvrages qu’Olivier a puisé sa sagesse, éprouvée au creuset de la maladie ? On sent la réponse toujours ailleurs, tout comme la lumière sur l’icône dont on ne peut déterminer la source. Cette lumière nous échappe, cette patience endurante nous dépasse. On est comme aux portes d’un mystère dont on pressent confusément la grandeur. On est face à une présence si intense que l’on est bien en peine de pouvoir la soutenir, tant affleure, en elle, à travers elle, par chaque carré de peau, l’autre Présence, celle du Tout-autre.
Sur son lit articulé, Olivier est un visage de lumière qui nous ouvre à la vraie réalité, cette plénitude qui crève le plus souvent nos pauvres yeux d’aveugles sans que nous y prêtions attention et qui parfois, heureusement, éclate dans l’évidence d’un visage transfiguré. Chantre de la beauté des visages, Olivier ne s’est pas contenté de mots. C’est avec sa personne toute entière qu’il témoigne, sous le boisseau de son état grabataire, de la vraie Lumière. Et l’on imagine son regard – une fois parti le visiteur venu échanger les actualités ecclésiales – se porter sur le visage de la Vierge face à lui et poursuivre la conversation silencieuse qui occupe en permanence son cœur.
On a beaucoup dit d’Olivier qu’il était l’un de ces grands passeurs de notre temps : relais de la Tradition apostolique, pont entre les Églises d’Orient et d’Occident, point de contact entre le christianisme et le monde contemporain… Il est surtout à l’image de l’unique Passeur, qui nous conduit de la mort à la vie, de la terre au ciel. Par cette autre lumière qui émane, à l’instar de l’icône, de son visage posé sur l’oreiller, Olivier nous invite à contempler les réalités célestes pour devenir nous aussi des passeurs de lumière.